Grande-Synthe

La transition écologique peut-elle devenir sociale ?

Entretien avec Julian Mierzejewski, Chef de projet de l’Université Populaire de Grande Synthe.

Le caractère pionnier de Grande Synthe sur les questions de transition écologique n’est plus à prouver. Depuis 2011 la ville a rejoint le mouvement villes en transition initié par Rob Hopkins. L’ancien maire de la ville, Damien Carême, aujourd’hui eurodéputé, est une figure emblématique de cette transition en France…

Nous avons souhaité en savoir plus sur ce qui se cache derrière ce territoire qui allie sa culture ouvrière et populaire historique aux actions de transition écologique. Nous avons rencontré Julian Mierzejewski, Chef de projet Éducation populaire, Transition Écologique et Sociale, pour qu’il nous parle de l’Université Populaire et des actions qui y sont développées. Car c’est la particularité de Grande Synthe : se montrer à la hauteur des enjeux environnementaux en embarquant le plus largement possible ses habitants.

Julian, peux-tu nous raconter la genèse de l’Université Populaire ?

Forum de la transition

Nous avons développé l’Université Populaire en 2010, sur l’initiative d’élu.e.s. Notre mission est double : favoriser et nourrir l’engagement dans la vie de la cité et déceler ses freins potentiels. Le tout en conservant un lien fort avec la culture locale, populaire et ouvrière qui s’est construite autour de l’industrie.

Localement, l’idée qui prédomine est celle qu’il faut réparer le territoire car Grande Synthe conserve des séquelles environnementales et sociales dues à son histoire. La tradition d’éducation populaire qui cherche à construire une autonomie collective s’inscrit dans ce contexte. Nous cherchons à embarquer les habitants qui sont éloignés des sujets environnementaux, parce que enfermés dans des problématiques sociales quotidiennes. Or, comme certains sujets appellent à des réponses collectives, nous devons trouver un moyen de raccrocher tout le monde. Nous ne pourrons pas faire de l’alimentation par exemple un bien commun durable et accessible si la mobilisation n’est pas globale. La spécificité de la population locale nous a obligés à ne pas séparer les deux, le social et l’écologie. Il s’agit de prendre conscience des interdépendances qui existent entre nous avec la nature.

“Certains sujets appellent des réponses collectives. Nous ne pourrons pas faire de l’alimentation un bien commun durable et accessible si la mobilisation n’est pas globale.”

Et pour ce faire, nous avons travaillé à connaître les préoccupations des habitants, leurs avancées sur les sujets et à développer des outils de gouvernance adéquats.

Damien Carême dans les Jardins d’auto-production potagère de Grande-Synthe.

Peux-tu nous donner des exemples concrets qui illustrent cette démarche ?

Parmi les activités que nous avons développées, il y a les jardins d’autoproduction potagère. Nous faisons du porte à porte, pour proposer aux habitants de construire des jardins communautaires sur des terrains à proximité de leur immeuble. En filigrane nous cherchons à créer du lien entre les habitants, à favoriser l’autoproduction et à sensibiliser sur la biodiversité, le tout en invoquant l’imaginaire des jardins ouvriers et la gestion collective des espaces.

Ateliers “Fabrique de l’autonomie”

Nous avons aussi La Fabrique de l’autonomie. Des ateliers qui partent des problématiques quotidiennes des habitants pour ensuite évoquer des sujets plus complexes. Nous proposons par exemple un atelier de production de produits ménagers lors duquel nous sensibilisons sur les perturbateurs endocriniens.

Nous cherchons également à promouvoir l’entraide au sein de la collectivité et des services municipaux. Pour cela, une équipe de sept écrivains publics bénévoles accueille trois fois par semaine au sein de l’université populaire les habitants qui ont des soucis de paperasses ou de litiges. Et suite à notre vœux de faire du service municipal d’éducation populaire un espace commun et appropriable par tous, nous avons intégré des bénévoles pour organiser cette entraide.

Enfin, nous programmons des rencontres avec des scientifiques, des réalisateurs ou des militants afin de donner aux habitants des outils critiques et du pouvoir d’agir.

Quel est le message que vous transmettez aux habitants en opérant ce rapprochement ?

En fusionnant les problématiques sociales et écologiques, la municipalité a tenu à dire aux habitants qu’il ne peut y avoir d’écologie à deux vitesses. Dans les quartiers populaires, il y a aussi des pratiques compatibles avec les enjeux écologiques et celles-ci méritent d’être valorisées. Lorsque les jardins ouvriers étaient largement investis par des travailleurs immigrés, ce sont transmis des savoir-faire autour de la production de semences, ce qui fait qu’aujourd’hui nous avons des fèves du Maroc et d’Algérie qui se sont adaptées à notre terroir. Pour valoriser ces pratiques, nous avons mis en place une banque de semences à l’Université Populaire, en accès gratuit, dès lors qu’il y a en retour une contribution individuelle ou collective.

La Voix du Nord

“En refusant de séparer les problématiques sociales et écologiques, la municipalité a tenu à dire aux habitants qu’il n’y a pas d’écologie à deux vitesses. Il y a aussi des pratiques compatibles avec les enjeux écologiques dans les quartiers populaires et défavorisés.”

Dans cette même lignée qui cherche à valoriser les savoir-faire, nous construisons actuellement avec les habitant.e.s des fours à pain qui deviendront des équipements publics mis à disposition en fonction de règles d’usage que nous définirons ensemble. Tout cela s’intègre à un plan d’actions agriculture et alimentation durables 2020–2026. Nous nous appuyons sur la convivialité pour partager et transmettre. Et pour cela, nous multiplions les occasions de nous rencontrer.

Peut-on affirmer qu’une culture de la transition écologique est aujourd’hui partagée par tous à Grande Synthe ?

S’il y a une culture écologique sur le territoire, celle-ci n’est toujours pas partagée par tout le monde. Il nous faut encore du temps pour que les habitants ajoutent leur pierre à l’édifice. Pour la majorité, l’écologie n’est pas une solution. La dichotomie entre fin du monde et fin du mois est encore très présente. Tout le monde ne peut pas se permettre d’être post-matérialiste. Le travail de terrain consiste dès lors à faire que les solutions écologiques soient aussi des solutions qui réduisent les inégalités sociales. Ce n’est pas qu’une question d’écogestes individuels, c’est un problème collectif et politique. Comment dépasser cette dichotomie, entre ceux qui sont déjà dans la catastrophe sociale et ceux qui annoncent son pendant écologique ?

“Tout le monde ne peut pas se permettre d’être post-matérialiste quand la dichotomie entre fin du monde et fin du mois est trop présente.”

Visite de Rob Hopkins le samedi 20 octobre 2017, ©M.Niemierz, ville de Grande-Synthe

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Julian Mierzejewski a grandi à Grande Synthe. Il a étudié l’ethnologie et l’anthropologie avant d’être recruté en 2010 pour développer l’Université Populaire de la ville.

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Cet entretien s’inscrit dans le cadre de l’expérimentation PACT2 et a été réalisé par Clothilde Sauvages.

Pour aller plus loin :

La résilience pour imaginer demain plutôt que perpétuer hier, entretien avec Rob Hopkins sur le Ouishare Mag

Mouans Sartoux ou la construction d’une parcelle d’humanité vraie, entretien avec Gilles Peroles sur Medium

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Capter par le design, le « sensible » à l’origine des démarches écologiques pionnières de trois territoires français. pact2.fr

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